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LES TOUBOU DU NIGER

Ils sont répartis au Niger entre le nord de Gouré, le nord de N'guigmi et le Kaouar. Ils constituent une petite minorité à part. Ils seraient originaires des régions rocheuses du TIBESTI, et quoique généralement noirs, ils proviendraient d'un métissage entre noirs et blancs. Les TOUBOU ont le goût de l'exploit et de l'aventure, aiment les armes et les expéditions. Leur individualisme très marqué accroît leur goût de l'indépendance. Au nombre d'un millier au Niger, ils se divisent en deux groupes principaux : les KECHERDA, qui mènent une vie semi-nomade, qui sont d'excellent caravaniers, de bons éleveurs et de bons chasseurs ; les WANDALLA, qui sont eux, aujourd'hui presque complètement sédentarisés.

 

 

 

Les règles de mariage et le cycle des transferts matrimoniaux de bétail chez les Toubous

Au contraire de ce qui s’observe dans toutes les autres sociétés pastorales voisines, qu’il s’agisse des Touaregs, des Peuls ou de diverses tribus arabes, le mariage chez les Toubou est rigoureusement interdit entre proches parents. Il est interdit, disent-ils, é lorsqu'il y a trois grands-pères è, c'est-à-dire un trisaïeul commun. La parenté par les femmes compte autant que la parenté par les hommes, et une arrière arrière-grand-mère commune constitue un empêchement au mariage au même titre qu'un ancêtre masculin. La conséquence immédiate de cette règle est qu'il est nécessaire de contracter chaque nouvelle alliance en dehors du cercle des proches parents. Ceci contribue fortement au brassage de la population qui caractérise le monde Toubou : les parents de chacun sont disséminés dans un très grand nombre de campements, souvent très éloignés les uns des autres.

Pour un premier mariage, le jeune homme doit verser à son futur beau-père un « prix de la fiancée » dont le montant fait l’objet d’un accord entre les deux familles. Il peut varier du simple au triple, en fonction de la richesse des partenaires en cause. Mais il s’agit toujours, pour une jeune fille, d’un versement considérable, que le garçon doit payer intégralement avant que le mariage n’ait lieu, au contraire de nombreuses autres sociétés où le mariage instaure une dette qui se paye ensuite, tout au long de la vie.

Ce versement est évalué en pièces d’étoffe, mais sa nature a varié au fil du temps. Les paiements en thé et sucre se sont développés vers 1940-1950, période où la consommation de thé chez les Toubou connaissait un succès grandissant. Puis, vers 1970, les versements sous forme d’animaux ont pris le pas sur le thé et le sucre, selon le désir du père de la future mariée car c’est lui qui choisit la forme sous laquelle ce versement doit lui être remis. Alors, ce sont par exemple dix chamelles adultes que le jeune homme doit donner à son futur beau-père.

Le jeune célibataire ne possède pas ces animaux. Les quelques bêtes qui, à sa  naissance ou pour sa circoncision, lui ont été données par divers parents sont incluses dans le troupeau de son père et ce dernier en dispose à sa guise. Le jeune homme demande quelques animaux à son père mais, pour le reste, il part en tournée pour solliciter ses parents et parentes, paternels et maternels, qui sont disséminés dans divers campements parfois très distants.

Chacun de ces parents, au bout d’un temps plus ou moins long, lui fait le cadeau qu’il est venu chercher, qui s’appelle troko (pl. troka). La personne sollicitée ne peut refuser, car ce serait un déshonneur de ne pas venir en aide à un jeune parent qui cherche à se marier, de même qu’en cas de meurtre il est impossible au parent d’un meurtrier de refuser de contribuer à la compensation qui doit être versée à la famille de la victime pour lever la menace de vengeance. Il y a donc obligation de donner, et de plus ces aides au mariage ne peuvent être que d’une seule nature : ce sont nécessairement des têtes de gros bétail (bovins ou chameaux), au moins une, car il serait méprisable de faire un cadeau de moindre valeur. Le nombre de parents sollicités et l’importance de chaque don varient d’un mariage à l’autre. Ainsi lors d’une enquête effectuée sur 8 mariages chez les Toubou de l’Est du Niger, en 1972, le nombre de donneurs variait de 3 à 25 personnes, avec une moyenne de 13 donneurs par mariage, et le nombre d’animaux reçus par le futur marié allait de 10 à 25 bêtes (Baroin 1985 : 215 sq).

À l’évidence, le nombre et la richesse des membres de la parenté influent sur le déroulement des opérations, de même que l’éloignement des campements où ils résident et leur promptitude à se montrer généreux. Aussi le jeune homme qui entreprend cette campagne met-il un temps plus ou moins long pour obtenir l’ensemble des animaux qu’il lui faut. Cette démarche peut prendre deux ans ou davantage, et même parfois jusqu’à dix ans. Le risque est alors que la jeune fille soit donnée en mariage à un rival plus rapide et plus fortuné car tant que le « prix de la fiancée » n’est pas versé, la famille de la future mariée n’est tenue par aucun engagement.

À mesure que le jeune homme reçoit des animaux de sa parenté, il effectue des versements successifs à son futur beau-père, sous la forme demandée par celui-ci. Il lui donne les dix chamelles requises si tel est le cas. Ou bien, s’il préfère du thé et du sucre, le futur gendre va vendre au marché le bétail qui lui a été donné, vaches, chameaux, veaux et chamelons, reçus de parents plus ou moins nombreux, pour en rapporter du thé et du sucre. Le marché, alors, est un passage obligé de ce circuit économique, mais la transaction dont il est le cadre n’est pas de nature mercantile puisque l’objectif du futur marié n’est pas de réaliser un profit, mais simplement de troquer le bien dont il dispose contre un autre de valeur équivalente, mais de nature jugée plus désirable par le destinataire.

Le cycle des transferts, toutefois, ne s'arrête pas là. Si le beau-père se réserve une part des biens reçus de son futur gendre, il en distribue à son tour la majeure partie à ses propres parents et, dans une moindre mesure, à ses alliés, qui sont les parents maternels de sa fille (Baroin 1985 : 231-243). Ces nouveaux dons ont un nom particulier. Ils sont appelés tewa, et leur distribution obéït à des règles précises. Le montant reçu par chaque bénéficiaire se monte en principe à 7 sanda, ce qui équivaut à une chamelle de trois ans. Il peut être supérieur (le maximum observé en 1972 dans l’Est du Niger était de 20 sanda), mais il y a surtout un minimum en dessous duquel on ne saurait descendre : on ne peut donner moins de 4 sanda, car un cadeau minime serait indigne : il faut qu’il corresponde au moins à la valeur d’une tête de gros bétail, ne serait-ce qu’un jeune veau.

Bien entendu, l’importance des dons redistribués par le beau-père, comme le nombre des bénéficiaires de ces dons, varient selon le montant du « prix de la fiancée ». Plus celui-ci est élevé, plus il aura fallu de contributeurs, et plus nombreux à leur tour seront les parents de la mariée qui en recevront une part. La différence entre les mariages riches et les mariages pauvres se prolonge donc, en toute logique, dans cette seconde phase du cycle des transferts matrimoniaux. Chez les Toubou de l’Est du Niger par exemple, en 1972, pour un total de 10 mariages, le nombre de parents de la future mariée ayant bénéficié de cette redistribution variait de 5 à 22, avec une moyenne de 12 personnes par mariage.

 Une troisième et dernière étape de ce cycle de transferts matrimoniaux de richesse se produit le jour même du mariage (Baroin 1985 : 318 sq.). La cérémonie a lieu dans le campement des parents de la future épouse, où la tente nuptiale est d’abord construite. Un grand nombre d’invités sont conviés et diverses réjouissances (danses, courses de chameaux) sont organisées. Plus tard dans la soirée ou la nuit, les parents masculins du garçon et de la jeune fille se réunissent pour fixer le montant de la « garantie du mariage » (sadag), don que le mari fait à son épouse selon la règle musulmane. Il s’agit le plus souvent d’une ou deux têtes de gros bétail, que la femme gardera si par la suite elle est répudiée. Puis les deux groupes de parents prononcent ensemble la prière qui officialise l’union.

C’est après ces dispositions, en général le lendemain en fin d’après-midi, qu’a lieu la dernière phase du cycle matrimonial de transferts de bétail. Cette fois ce sont les parents de la mariée, ceux-là même qui ont reçu une part dans la redistribution faite par le père de la future épouse dans la phase précédente, qui à leur tour se font donateurs. Leurs dons sont désignés d’un nouveau terme spécifique (conofor, pl. conofora). En principe chaque donateur fait un don de valeur équivalente à ce qu’il a reçu, mais il est libre de donner ce qu’il veut, il n’y a pas d’obligation absolue. Par contre, ces dons ne peuvent être que d’une seule nature : il s’agit nécessairement de gros bétail, et ils ont un destinataire unique, le jeune époux.

C’est le père de la mariée qui rassemble, après la grosse chaleur de la mi-journée, ces animaux qu’il a reçus au préalable de ses propres parents et de ceux de sa femme. On frappe le tambour pour appeler tout le monde, puis chaque animal est montré tour à tour, et le nom du donateur énoncé devant la foule des spectateurs qui manifeste bruyamment son approbation : coups de feu, coups de tambour, cris et chants d’allégresse des femmes. Les animaux donnés sont de préférence de jeunes femelles, promesse de croît à venir. Ils sont d’autant plus nombreux que le « prix de la fiancée » était élevé au départ et ici encore, la différence est sensible entre les mariages riches et les mariages pauvres. Ainsi dans une enquête sur 18 mariages échelonnés de 1920 à 1972, menée chez les Toubou de l’Est nigérien, le montant de ces dons variait du simple au triple, avec une moyenne de 18 bêtes par mariage et un maximum de 31 animaux.

Le cycle matrimonial toubou, au total, se caractérise donc par trois phases essentielles, chacune impliquant le transfert d’un nombre important d’animaux. Tout d’abord, le futur marié met à contribution de nombreux membres de sa parenté dans une circulation de richesse qui, via son beau-père, bénéficie dans un second temps à un nombre à peu près équivalent de parents de sa future épouse. Ces derniers, receveurs de bétail, se font ensuite donateurs au profit du marié. L’ensemble de ce processus aboutit à la formation d’un troupeau entièrement nouveau, celui qui assurera au couple nouvellement formé son indépendance économique. Ces animaux ont d’ailleurs un statut juridique particulier : le mari doit gérer ce bétail non pas dans son intérêt personnel, mais dans celui de son épouse et de ses enfants à naître.

Le système matrimonial toubou apparaît donc comme composé de deux éléments logiquement liés : d’une part une règle de mariage qui prohibe l’union entre proches parents et rend ainsi obligatoire, pour chaque mariage, la mise en rapport de deux groupes de parenté au départ étrangers l’un à l’autre, et d’autre part un large cycle de transferts de richesse qui, passant d’un groupe à l’autre, peut être considéré comme le moyen de concrétiser l’alliance entre ces deux groupes étrangers, tout en procurant à la nouvelle cellule familiale mise en place ses moyens matériels d’existence.

Les derniers dons d’animaux, des parents de l’épouse au gendre, matérialisent une alliance que d’autres dons ultérieurs de bétail viennent souvent renforcer par la suite, par exemple à la naissance d’un enfant (Baroin 1985 : 250-251). Certes ces dons sont facultatifs, mais ils consolident des liens qui ne sont pas sans retour. Dans un futur plus ou moins proche, ils ouvrent même la porte à de quasi-créances. En effet, si un jeune parent de son épouse vient lui rendre visite quelques années plus tard, sollicitant à son tour un don de bétail pour son mariage, il serait malvenu que ce beau-frère lui refuse un tel cadeau, alors qu’il a lui-même reçu, pour son propre mariage, du bétail des parents proches de ce jeune homme. D’ailleurs c’est dans cette catégorie de bétail reçu des parents de sa femme, précisément, qu’il prélèvera l’animal qu’il donnera à ce jeune parent de son épouse.

Il en résulte que l’alliance, chez les Toubou, entraîne des obligations de solidarité presque aussi importantes que la parenté directe. Les cycles de transferts impulsés par les mariages successifs constituent, de la sorte, un motif majeur de circulation de la richesse entre les familles nucléaires qui composent la société toubou.

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